Thèmes / Féminisme
Lettre ouverte au ministre Raymond Bachand*
11 mars 2011
Monsieur le ministre,
Au moment où le Québec s’interroge sur l’intégration des nouveaux arrivants, un programme de formation et d’insertion à l’emploi pour femmes immigrantes risque de fermer ses portes, après quatre années d’investissement et d’efforts soutenus. Parce qu’il ne trouve plus de financement gouvernemental.
Je voudrais vous parler d’Aïcha, de Marie-Carmelle, de Marie-Lourdes et de Nadège. Ces femmes ont décidé de relever un défi redoutable : s’engager dans un processus exigeant de formation afin d’obtenir une reconnaissance professionnelle et un emploi de préposées aux chambres dans de grands hôtels de Montréal. Elles l’ont fait au cours d’une formation de 13 semaines chez Service d’entretien Pro Prêt, dans le quartier Rosemont. Aujourd’hui, elles occupent des emplois majoritairement syndiqués et reçoivent des salaires variant entre 12 et 18 dollars l’heure.
Savez-vous, monsieur le Ministre, combien coûte ce programme d’insertion par femme participante? Un petit cinq mille dollars. Au moment où l’industrie hôtelière, à Montréal, est à la recherche de personnel qualifié, n’est-il pas aberrant de mettre fin à ce programme?
L’organisme Service d’entretien Pro Prêt est à la veille d’annoncer la mort de la formation de préposées aux chambres parce que tout financement lui est désormais refusé. Dans tous les ministères concernés, on lui dit que le travail accompli est excellent mais que le gouvernement doit maintenant financer de NOUVEAUX projets. On fait quoi de ceux qui ont démontré leur grande utilité?
Monsieur le ministre, vous préparez un budget dont les conséquences seront énormes pour l’ensemble des Québécoises et des Québécois. Vous devez prendre en compte les besoins des plus mal-pris d’entre nous, parmi lesquels beaucoup de femmes et d’immigrants. Vous devez soutenir les organismes communautaires et les entreprises d’insertion qui, au jour le jour, reçoivent et accompagnent des milliers de personnes en situation d’exclusion et de pauvreté. Si vous ne le faites pas, nous comprendrons alors que l’égalité et l’émancipation des femmes sont des mots que l’on aime écrire dans les textes gouvernementaux mais qu’au fond, les « vraies affaires » sont ailleurs. Peut-être dans les crédits aux minières?
Françoise David
Cet article a été diffusé dans le Devoir, le site internet de la Rue Frontenac ainsi que dans le Journal Métro
Jugement Lola: une avancée féministe?
5 novembre 2010
J’ai réfléchi pas mal depuis le jugement Lola. La féministe en moi a hésité un peu : sommes-nous devant un jugement qui infantilise les femmes, celles qui ont choisi de vivre en union de fait ou bien leur donne-t-il enfin un peu de sécurité?
Le débat fait rage dans les médias. Des hommes et des femmes s’insurgent : les femmes sont désormais scolarisées, elles pratiquent divers métiers, elles savent ce qu’elles font en vivant en union libre, pourquoi chercher à leur assurer une pension alimentaire pour elles-mêmes? N’est-ce pas là un jugement archaïque qui ne tient pas compte des nouvelles réalités?
D’autres rappellent que beaucoup de femmes n’ont pas atteint l’égalité malgré des avancées indéniables. Elles gagnent encore environ 72% du revenu des hommes, sont majoritaires parmi les travailleurs-euses à temps partiel, sur appel, au salaire minimum. Au moins 20% des femmes avec des enfants en bas âge restent à la maison et s’en occupent à temps plein. La responsabilité des enfants, malgré une amélioration dans le partage des tâches domestiques, demeure largement féminine. Pourquoi ne pas reconnaître cela par une pension alimentaire en cas de séparation et assurer aux femmes un revenu décent?
Alors, on fait quoi?
Finalement, je pense que ce jugement a le mérite de poser à la société québécoise une couple de bonnes questions :
-Dans une union libre, les conjoints-es sont-ils ou elles responsables du bien-être de leur ex à vie? Est-ce que l’on doit poser la question de la même façon pour un couple qui vit ensemble depuis moins de 3 ou 5 ans que pour les gens qui vivent ensemble pendant 10 ou 20 ans?
-Lorsque nous débattons de cette question, devons-nous tenir compte de la présence d’enfants? Autrement dit, dans un couple vivant en union libre mais n’ayant pas d’enfants en commun, la responsabilité mutuelle doit-elle se poursuivre au-delà d’une rupture?
Je vis en union de fait depuis longtemps. Ce matin, je me suis demandé : me sentirais-je responsable de mon chum s’il arrivait (ce n’est pas du tout prévisible, rassurez-vous!) que l’on se sépare? Ma réponse est oui. Je ne pourrais supporter qu’il vive dans la précarité. On s’est toujours entraidé, le revenu de chacun-e d’entre nous ayant fluctué dans le temps, je ne puis imaginer que l’un ou l’autre vieillisse dans la pauvreté. Ai-je besoin d’une loi pour dicter ma conduite? Non.
Mais j’essaie de m’imaginer un couple qui vit comme moi en union libre depuis longtemps. Ils sont dans la soixantaine, ont eu des enfants qui sont maintenant autonomes. Arrive une séparation. Monsieur gagne un salaire vraiment plus élevé que madame (courant!) ou bien est un jeune retraité avec un bon fond de pension alors qu’elle n’en a pas. On accepterait qu’il la laisse tomber et qu’elle vieillisse dans la pauvreté?
Une autre situation bien plus courante que l’on pense. Un jeune couple dans la trentaine. Ils ont scolarisés tous les deux. Mais son revenu à lui est un tiers plus élevé qu’elle (courant encore une fois) car il travaille dans un domaine où les salaires sont élevés (informatique, plomberie, médecine, courtage, police, etc…). Elle est infirmière, intervenante communautaire, esthéticienne, vendeuse dans un centre d’achat, travailleuse sociale. Ils ont des enfants en bas âge et c’est elle qui reste à la maison quand un enfant est malade. Normal : elle perd moins d’argent quand elle s’absente du travail! Sans compter qu’elle travaille souvent moins de 40 heures par semaine.
Arrive une séparation. Elle recevra sans doute une pension alimentaire pour les enfants. Devrait-elle en recevoir une pour elle? Il me semble que cela se discute si l’on tient compte du fait qu’elle voudrait assurer à ses enfants un niveau de vie comparable à celui qu’ils ont lorsqu’ils sont chez leur père. On devrait aussi tenir compte des responsabilités qu’elle a assumées face à l’éducation des enfants.
Ma position est donc (finalement!) que le jugement Lola devrait amener le législateur québécois à soumettre à la consultation publique un projet de loi qui tienne compte de toutes les nouvelles réalités dans lesquelles vivent les couples d’aujourd’hui :
- Le fait, oui, que la plupart des femmes sont autonomes financièrement…mais avec des revenus bien moins élevés que les hommes dans beaucoup de cas. Y compris chez celles qui ont un diplôme d’études supérieures.
-Le fait que beaucoup de couples vivent en union libre et que la loi doit désormais en tenir compte. Ce n’est plus un phénomène marginal.
- Et finalement, le fait qu’il faut considérer la présence ou non d’enfants encore à la charge des parents, la durée de la relation et l’âge des personnes vivant en couple.
Je sens que nous n’avons pas fini d’en parler!!!
Bonne fin de semaine,
Françoise David
J’étais à Gatineau, hier soir. 300 femmes de tous les milieux et âges revendiquent et fêtent leur complicité depuis la Marche de 1995. Une belle soirée!
Je me souviens… Je suis depuis un an présidente de la Fédération des femmes du Québec. Nous sommes le 26 mai 1995. Le soleil brille et 800 femmes, rassemblées dans trois contingents, s’apprêtent à marcher 200 kilomètres de Montréal ou Longueuil jusqu’à Québec. Aussi, de Rivière du loup à Québec. Toutes se retrouveront le 4 juin devant l’Assemblée nationale en compagnie de 20,000 personnes.
La marche Du pain et des roses est une folle aventure. La Fédération des femmes du Québec, que je préside à l’époque, n’a pas d’argent, elle a perdu des membres et peine à se faire entendre. Alors pourquoi ne pas marquer l’imaginaire en choisissant de marcher contre la pauvreté? Pas seulement celle des femmes mais celle aussi des personnes âgées, des jeunes sans-emploi, des itinérants. Les temps sont durs, on sort à peine d’une récession. C’est ainsi que des centaines de femmes marcheront durant 10 jours sur des routes de campagne. Deux cents kilomètres plus tard, elles ont conquis les coeurs et les esprits. Le gouvernement de Jacques Parizeau comprend qu’il doit répondre aux revendications des femmes. Nous réalisons des gains. Il faut dire que nous sommes à 5 mois d’un référendum sur la souveraineté…
La FFQ a désormais le vent dans les voiles, les adhésions affluent, la population la retrouve comme aux premiers jours, en 1966. Comme lors du débat public sur l’avortement dans les années 70. Comme dans la lutte pour le maintien de l’universalité des pensions de vieillesse.
Et vient la Marche mondiale des femmes en l’an 2000.
Au milieu des années 90, la Fédération des femmes du Québec a choisi au cours d’un congrès d’orientation d’être d’abord –mais pas uniquement- la voix des femmes qui n’ont pas de place dans la société, de celles qui, occupées à survivre, ne peuvent envahir les médias ou les arènes politiques : femmes monoparentales, autochtones, immigrantes, handicapées, travailleuses à statut précaire et souvent sous-payées. Le combat contre les inégalités et la pauvreté est difficile dans un contexte où le gouvernement québécois recherche à tout prix ce qu’il appelle « l’équilibre budgétaire ». Il a coupé dans les budgets de l’aide sociale, de la santé et de l’éducation et augmenté au minimum (!) le salaire minimum. Alors, on récidive avec une autre marche mais cette fois, en mobilisant des femmes dans plus de 100 pays. L’aventure est tout aussi risquée qu’en 95. Nous connaissons mal les mouvements féministes des autres pays. Les différences culturelles, linguistiques, organisationnelles, voire religieuses, sont énormes. Et pourtant, nous réussissons. Pourquoi? Parce qu’au-delà des différences et des divergences, les féministes savent s’unir lorsque le bien-être des femmes l’exige. Nous nous rendrons jusqu’à l’ONU pour porter des revendications qui permettraient d’éradiquer les violences envers les femmes et de lutter efficacement contre la pauvreté.
Au Québec, le gouvernement de Lucien Bouchard est obnubilé par sa lutte au déficit. Il apporte des réponses navrantes comme le fameux 10 sous d’augmentation du salaire minimum! La colère des femmes est profonde. Ce gouvernement finira par adopter en 2002 la Loi cadre sur l’élimination de la pauvreté et il reprendra la construction de logements sociaux qu’il avait abandonnée. Trop peu trop tard. En 2003, Jean Charest et le parti libéral sont portés au pouvoir. En 2006 naît Québec solidaire, un parti féministe et de gauche.
Une très longue marche se poursuit.
Elles sont des milliers à parcourir en ce moment-même les routes du Québec en cette mi-octobre frileuse. On dira : encore? Mais n’ont-elles pas atteint l’égalité, ces Québécoises qui ont envahi tous les milieux de travail, sont majoritaires dans les cegeps et forment la moitié du Conseil des ministres?
Je me souviens qu’en 1995 et 2000 nous disions que les Québécoises étaient les championnes du travail précaire, sur appel, occasionnel, à temps partiel. La majorité d’entre elles ne bénéficiaient pas de la Loi sur l’équité salariale. Les coupes dans les services publics alourdissaient leurs responsabilités familiales. Les violences sexuelles ou conjugales de même que le harcèlement en milieu de travail, demeuraient très présents dans la vie de nombreuses femmes. Les femmes immigrantes étaient souvent sous-payées et confinées à des emplois dévalorisants. Les femmes autochtones subissaient plus que toutes les autres le fardeau d’une pauvreté immense assortie de problèmes sociaux dévastateurs. Cela a-t-il tant changé?
Malheureusement pas. Bien sûr, il y a les congés parentaux et les services de garde à 7$ par jour. Mais oui, des femmes se trouvent maintenant à œuvrer en milieu traditionnellement masculin et sont bien payées. MAIS :
L’abolition par le gouvernement Charest de la commission de l’équité salariale!
Les trop faibles prestations à l’aide sociale!
Les coupes dans les services publics qui se multiplient!
Les travailleuses (75%) des organismes communautaires à qui l’on demande d’accomplir des miracles sans qu’elles soient rémunérées convenablement!
Les violences qui n’en finissent pas!
Les aidantes dites « naturelles » qui n’en peuvent plus de prendre soin des malades sans soutien de l’État!
Les services de contraception et d’avortement peu disponibles, les femmes enceintes qui cherchent désespérément un soutien médical!
Les infirmières qui réclament des conditions de travail acceptables dans le réseau public!
On n’a pas fini de marcher! Il y a tant à gagner encore pour les femmes et pour un Québec de justice et d’égalité pour toutes et tous! Le gouvernement libéral a pourtant choisi la semaine dernière de voter contre une motion présentée par le député de Québec solidaire et qui appuyait des revendications portées par la Marche mondiale des femmes 2010. Cette semaine, il semble bien que la Ministre de la condition féminine soit invisible. Ce gouvernement réalise-t-il que les femmes (la moitié de la population!) sont maintenant et pour toujours des actrices incontournables de la scène publique, sociale et politique? C’est un pensez-y bien, monsieur Charest!
Mes amies, mes amis, toutes et tous à Rimouski dimanche!
Françoise David
Marcheuse en 1995 et 2000
Registre des armes à feu : victoire!
23 septembre 2010
Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais hier soir, au moment du dévoilement des résultats, j’ai bondi sur mes pieds et j’ai applaudi toute seule dans mon salon. Enfin!
Cette victoire à l’arraché nous apprend une fois de plus que la mobilisation citoyenne peut faire la différence. Plusieurs groupes se sont battus pour le maintien du registre. En particulier le mouvement des femmes, au Québec et dans le reste du Canada. Bravo à toutes celles qui ont pris le temps de participer aux campagnes de lettres.
Deux points à noter : 11 députés conservateurs du Québec ont voté contre le registre. Il faudra leur rappeler lors des prochaines élections fédérales. Deux : plusieurs députés du NPD ont aussi voté contre le registre ce qui est désolant pour un parti social-démocrate. Par contre, il faut signaler que les efforts de Jack Layton ont porté fruit puisque quelques députés de son parti ont finalement voté pour le registre et ont ainsi permis cette victoire féministe dont nous réjouissons.
J’espère que c’est le commencement de la fin pour les Conservateurs. Il faut en finir avec ce gouvernement rétrograde. On s’en occupera lors des prochaines élections!
Françoise David
Le voile : suite et fin.
28 mai 2009
Bonjour et merci à ceux et celles qui ont réagi à mon texte de la semaine dernière. Je voudrais simplement répondre à quelques interrogations, ce qui me donnera l’occasion de préciser ma pensée.
Si le titre de ce blogue indique « suite et fin », ce n’est pas parce que le débat sur la laïcité au Québec est terminé, loin de là! Mais c’est tout simplement parce que, la semaine prochaine, j’aurai envie de vous parler d’autre chose!
Alors, allons-y.
- Un-e employé-e de l’État doit-il être une personne totalement neutre à tous points de vue? Je ne le crois pas. À mon avis, les institutions publiques doivent manifester leur neutralité de la façon suivante: ne prendre parti pour aucune religion, croyance particulière ou absence de croyance. Mais puis-je demander aux 500,000 employés-es de l’État de devenir une sorte de corps anonyme, homogène, sans opinion et sans diversité? À mon avis, cela n’est pas réaliste. Ce que je veux, c’est obtenir des services de l’État, donnés par des gens compétents et respectueux de la clientèle, que ces gens soient croyants ou incroyants, de droite ou de gauche. Est-ce que cela me dérangerait qu’une préposée portant une croix ou un voile donne des soins à ma belle-mère qui réside dans un centre pour personnes âgées? Pas du tout et je sais que cela ne la dérangerait pas non plus en autant que les soins soient donnés avec gentillesse et efficacité. Évidemment, il ne saurait être question de tolérer le moindre prosélytisme.
En somme, je plaide pour le maintien de la situation actuelle : il y a dans les services publics des travailleuses et des travailleurs portant des signes religieux. Pourquoi, subitement, voudrions-nous interdire quelque chose qui ne soulève aucun tollé au quotidien?
- Ne pas interdire le port du voile dans la fonction publique et les services publics revient-il à appuyer les intégristes?
Ne pas interdire le port d’une croix très visible, revient-il à appuyer le pape Benoît XVI dans ses opinions sur l’avortement, la contraception et l’ordination des femmes? Poser la question, c’est y répondre.
Le voile est un symbole d’infériorisation des femmes, c’est là mon opinion. Et à Montréal, je suis convaincue que des pressions familiales ou sociales (dans certaines communautés musulmanes) amènent des femmes à le porter. Mais je sais aussi que certaines femmes musulmanes choisissent de le porter pour des raisons identitaires, religieuses ou politiques.
Je refuse de voir en chacune des ces femmes une agente d’un islam fanatique et fondamentaliste. Ça n’est pas la réalité. Ces temps-ci, des tenants d’une laïcité totale se plaignent d’intolérance face à leurs points de vue et cela existe. Je puis vous affirmer, par contre, que j’ai reçu plusieurs courriels franchement intolérants, voire haineux, à l’égard des musulmans-es et des populations arabes, venant de personnes se disant pour une laïcité complète des institutions politiques. Bref, l’intolérance est bien répartie dans notre société!
Je suggère que nous cherchions à comprendre les opinions et modes de vie de nos compatriotes musulmanes portant le voile plutôt que de les « démoniser ». Cela rendra le débat plus facile.
Je rappelle enfin, que la position de la Fédération des femmes du Québec était : ni obligation, ni interdiction. Dans l’effervescence du débat, on a un peu oublié l’aspect : ni obligation. Autrement dit, nous avons le devoir d’accorder notre entière solidarité à toutes celles que des maris ou des lois veulent forcer à porter le voile et à se conformer à des préceptes religieux discriminatoires.
Plusieurs réclament un débat public sur la laïcité au Québec. C’est une excellente idée. Car il faudra bien un jour nous mettre d’accord sur la signification de ce mot et sur le choix du modèle de laïcité que nous voulons.
N’ajoutons pas un voile au voile!
19 mai 2009
Que n’a-t-on pas dit, la semaine dernière sur le voile! J’en rajoute un peu aujourd’hui en vous racontant un pan de ma vie.
J’ai été élevée dans « l’eau bénite » comme la plupart des femmes de ma génération. Ma mère, une femme intelligente et généreuse, était très croyante et très attachée aux rites et aux préceptes religieux. C’est ainsi que j’ai fait carême, porté un voile à l’église, mangé du poisson le vendredi (d’infects bâtonnets congelés!), récité le chapelet lors du mois de Marie, etc. Ma mère consultait son confesseur pour les décisions importantes de sa vie. Elle m’interdisait de lire des livres « à l’index ». Oui, j’ai connu tout ça!
Mais j’ai eu une enfance heureuse puisque tout cela me paraissait normal. J’y adhérais sans me poser de questions. Jusqu’à la fin du secondaire. Là, j’ai commencé à douter, à me rebiffer, à ne plus avoir envie d’être une enfant de Marie. À lire les livres interdits par ma mère, à voir en cachette des films défendus. Il faut dire que le Québec changeait aussi! J’ai tout laissé tomber, croyances religieuses, pratiques, rituels, interdits. Je ne suis pas devenue anticléricale mais indifférente à tout ce qui touchait le religieux. C’était sorti de ma vie.
Je suis devenue une militante de gauche et, par la suite, féministe. C’est alors que j’ai compris comment toutes les religions, et surtout leurs maîtres, oppriment les femmes. On l’a vu et on le voit encore dans des pays musulmans fondamentalistes. On voit aussi l’influente Église catholique, en Amérique latine, soutenir fortement les gouvernements qui, partout, refusent aux femmes le droit à l’avortement.
En 1995, nouveau choc « culturel » dans ma vie. Avec la Fédération des femmes du Québec, nous organisons la marche Du pain et des roses. Et je découvre avec stupeur des réseaux de femmes laïques ou religieuses catholiques… et féministes! Elles hébergent et nourrissent des marcheuses, contribuent financièrement à l’organisation, signent des lettres d’appui, etc. Plus tard, certains de ces réseaux deviennent membres de la FFQ. Elles sont présentes activement dans tous les combats, se gardant parfois une réserve lorsqu’il s’agit d’avortement ou d’homosexualité, par exemple. Mais jamais elles ne votent contre le libre-choix, elles préfèrent s’abstenir.
Au début, ma perplexité est totale : comment concilier un engagement dans ce qui me paraît être l’une des institutions les plus patriarcales au monde…et militer comme féministe? À force d’observer ces femmes, à force de discuter avec elles, j’en viens à comprendre qu’elles souhaitent véritablement transformer l’Église catholique. Cela me parait être un gros parcours à obstacle. Je leur dis. Elles en conviennent…mais elles ont la foi, elles sont courageuses, patientes, déterminées.
Pour être complètement franche, elles ne m’ont pas convaincue que cette église est réformable, en tout cas, pas à court terme. Mais leur engagement aux côtés des femmes du Québec et du monde m’est apparu complètement sincère. Certaines sont devenues des amies.
Et le voile?
Vous comprendrez donc que mon regard sur les personnes qui sont engagées au sein de religions ou d’églises a changé. Je crois toujours que les églises oppriment les femmes de toutes les façons : refus de les ordonner, interdiction de la contraception et de l’avortement, prescriptions quant aux vêtements et aux modes de vie, soumission aux maris et aux religieux, sanctions comme l’excommunication ou, plus dramatique encore, la lapidation. C’est intolérable. D’autant plus intolérable que des religieux cherchent depuis toujours à imposer leurs vues aux pouvoirs politiques. C’est ce qui arrive aujourd’hui dans une partie du monde musulman où politique et religion sont intrinsèquement liées. N’oublions pas non plus les hindouistes intégristes qui ont leur parti en Inde (le BJP) et le conservatisme de l’Église catholique qui s’oppose à toute libéralisation de l’avortement en Amérique latine. Rappelons-nous enfin l’influence des chrétiens fondamentalistes sur l’ex-président des États-Unis, Georges W Bush. Tout cela je le dénonce avec vigueur.
Mais je refuse que l’on fasse subir aux femmes elles-mêmes, en l’occurrence, les femmes portant le voile, au Québec, plus de discrimination qu’elles en subissent déjà. Je pense que la plupart portent le voile à cause des pressions familiales, sociales et religieuses. Je reconnais cependant que certaines le portent pour des raisons identitaires ou politiques et qu’on retrouve parmi elles des féministes. Comme beaucoup de Québécoises, je ne comprends pas que l’on choisisse de cacher son corps ou une partie de son corps pour des raisons religieuses. Mon enfance à l’eau bénite me rappelle combien une église peut peser lourdement sur les femmes.
Mais je me rappelle aussi mon cheminement et celui de ma mère. Et je pense à mes amies religieuses. Pourquoi donc ne pas accepter que des femmes cherchent par divers moyens le chemin de leur libération? Pourquoi ne pas appuyer celles qui, à l’intérieur des églises, travaillent à les transformer? Pourquoi ne pas poursuivre sur le chemin des rapprochements et de l’intégration puisque des femmes portant le voile travaillent déjà dans la fonction publique et les services publics? À ce jour, personne ne s’est élevé pour critiquer les comportements des éducatrices en service de garde, enseignantes, infirmières, médecin, portant le voile. L’an dernier, Jean Dorion, alors président de la Société St-Jean Baptiste, a rendu un témoignage émouvant devant la commission Bouchard-Taylor, sur sa gardienne portant le voile, et qui est devenue une amie de la famille. Il avait découvert la femme sous le voile.
Et puis, imaginez… Un gouvernement dépose un projet de loi pour interdire le port de signes religieux ostentatoires dans les services publics. Une telle loi serait probablement irrecevable devant les tribunaux. Plus grave, elle diviserait grandement la population. Je vois d’ici les hauts cris des catholiques! Nous venons de vivre une semaine éprouvante où le débat a souvent cédé le pas aux invectives et même au racisme. En témoignent certains courriels reçus à Québec solidaire. A-t-on envie de vivre cela durant des mois?
Je suggère donc que nous adoptions deux mots : ouverture et vigilance.
Vigilance devant toute tentative du religieux d’infiltrer le politique. À court terme, d’ailleurs, nous devrions surveiller de près les agissements des groupes pro-vie appuyés officiellement par le cardinal Ouellet la semaine dernière. Un projet de loi conservateur pourrait bien revenir par la porte de derrière! Vigilance aussi devant les imams et devant la prolifération des Églises chrétiennes fondamentalistes, au Québec, une situation dont on ne parle jamais mais qui devrait nous inquiéter. Est-ce que l’on a la moindre idée de ce qui se dit dans ces églises le dimanche? On y prône une complète égalité entre les femmes et les hommes?
Vous, le savez-vous? Voulez-vous nous en parler?
Et finalement, ouverture : la vigilance n’empêche pas le dialogue et la compréhension. N’ajoutons pas un voile au voile, cela ne nous mènera nulle part.
