Thèmes / Économie
Lettre ouverte à Stephen Jarislowsky
13 décembre 2011
Montréal, le 13 décembre 2011
Monsieur,
Ce midi, nous devions enregistrer l’émission « L’autre midi à la table d’à côté ». C’était prévu depuis des semaines! Nous devions manger ensemble, vous et moi, et nous parler de nos livres respectifs. De nos visions du monde aussi, je le suppose.
Je m’étais bien préparée. J’avais lu votre livre, écouté votre entrevue aux Francs-Tireurs, réfléchi aux questions que je voulais vous poser. Mais hier, vous avez décidé de ne pas participer à l’émission, prétextant que vous ne vouliez pas être associé à un parti politique.
Allons donc! Vous saviez que je suis la présidente et l’une des porte-parole de Québec solidaire! Je n’en fais pas mystère dans mon livre. Vous êtes millionnaire. Jarislowski Fraser est une société de gestion privée de renom. Je suis la présidente d’un parti politique de gauche. Il aurait été intéressant de débattre, non?
Voici les questions que je vous aurais adressées :
1) Dans votre livre (Dans la jungle du placement) vous dénoncez « les rapaces qui peuplent la jungle du placement ». Vous pourfendez les membres de Conseils d’administration de grandes entreprises; vous vous demandez s’ils sont gardiens ou laquais des gros actionnaires. Vous dénoncez les trop hauts salaires des dirigeants d’entreprises. Vous croyez vraiment que l’on peut civiliser ces capitalistes trop gourmands? Je crois, moi, que seule une action politique ferme de la part des élus du peuple nous permettra d’en finir avec leur arrogance.
2) Vous donnez des conseils aux gens qui veulent effectuer des placements. Pas une seule fois vous n’évoquez les placements éthiques. Pourquoi ne pas suggérer aux petits épargnants d’éviter des entreprises guerrières, celles qui font travailler des enfants ou sont néfastes pour l’environnement?
3) Vous vous plaignez de l’avidité du fisc. Pourtant vous convenez que nous avons besoin de routes et de services publics. Vous ajoutez même (page 152) : « En réalité, les particuliers aident souvent des causes qui devraient bénéficier de nos impôts ». C’est de la pauvreté que vous parlez dans cette page. Expliquez-moi comment nous allons lutter contre la pauvreté, nous doter d’un système de santé performant et accessible à tout le monde, d’une éducation de qualité, de transports collectifs…et payer moins d’impôts.
4) Le 6 octobre 2010, Warren Buffet, troisième fortune mondiale s’exprimait ainsi dans un texte de l’agence France-Presse : « Je paye un plus bas taux d’imposition que ma femme de ménage et ce n’est pas comme cela que le système devrait fonctionner ». Monsieur Buffet réclamait alors de payer plus d’impôts pour aider son pays à sortir de la crise dans laquelle les grands financiers l’avaient plongé. Et vous, monsieur Jarislowski, accepteriez-vous de payer plus d’impôts pour permettre à l’ensemble des Québécois-es d’obtenir un revenu minimum leur permettant de vivre dans la dignité?
5) Vous avez étudié dans les meilleures écoles françaises et américaines. Vous avez eu de la chance. J’ai moi-même eu le privilège d’étudier dans des collèges privés. Vous vous prononcez pourtant en faveur de la hausse des droits de scolarité universitaires. Ne croyez-vous pas qu’il y a là une contradiction? Nous qui avons eu la chance de poursuivre des études universitaires, ne devrions-nous pas souhaiter que tous les jeunes du Québec aient cette même chance?
Et finalement, vous parlez de votre « philosophie altruiste ». Vous indiquez : « Aider les autres m’a beaucoup rapporté » (page 27). Moi je vous demande : ne pensez-vous pas qu’aider les autres passe par la justice sociale bien avant la charité, par l’accès à la culture (qui vous est chère) pour tout le monde, par des services publics qui demeurent publics, par le respect du droit à l’association syndicale, par une fiscalité réellement progressive?
Si vous aviez pris le risque de débattre avec une femme de gauche, féministe, écologiste et souverainiste, nous aurions parlé de ces choses et de bien d’autres. Passionnément et avec courtoisie. Pourquoi vous être si soudainement dérobé à cet exercice? Un grand administrateur et investisseur appartenant au groupe sélect du 1% craindrait-il de se commettre avec une personne dont les préoccupations solidaires sont au diapason de l’autre 99%?
C’est ma dernière question…
Françoise David
Plus colonisé que ça…!
15 novembre 2011
Ainsi donc la Caisse de dépôt et de placement du Québec, fleuron de notre économie, embauche des cadres supérieurs unilingues anglophones. Les comités d’investissement du groupe immobilier Ivanhoé Cambridge, filiale de la Caisse, se passeraient généralement en anglais.
Nous pensions que seul Stephen Harper avait le culot de choisir des juges unilingues anglophones à la Cour suprême? Détrompons-nous, l’embauche de cadres unilingues à la Caisse de dépôt, ça se passe au Québec et ce sont des Québécois qui procèdent à ces embauches. On me dit que cette situation existe aussi dans de grandes entreprises québécoises, mondialisation oblige (disent-elles!).
On s’étonnera après cela que des jeunes Québécois veuillent être bien certains de parler couramment anglais lorsqu’ils se préparent à entrer dans les milieux de travail! On se demandera pourquoi des immigrants-es francophones se mettent à apprendre l’anglais!
La connaissance de l’anglais, comme de d’autres langues, est une richesse pour quiconque. Mais je m’indigne devant ces entreprises qui exigent l’anglais à l’embauche même lorsque cela n’est pas nécessaire. Je m’insurge devant ces cadres unilingues anglophones, incapables de communiquer en français avec leurs employés. Voyez les propositions de Québec solidaire sur le français langue de travail à : http://tinyurl.com/3t7thnf
Le combat de la langue est plus que jamais nécessaire. Parce que le français, c’est notre passeur de culture. Parce que la culture québécoise est riche, variée, qu’elle nous rassemble au sein de la nation. Parce que le peuple du Québec se bat pour sa survie depuis 400 ans et veut durer au coeur d’un continent anglophone. Parce que la planète vibre d’identités diverses et que l’homogénéité culturelle, dominée par l’anglais actuellement et par la culture américaine, pourrait nous faire perdre cette diversité culturelle.
J’espère que l’enquête menée par l’Office de la langue française à la Caisse de dépôt va déboucher sur des correctifs réels et immédiats. J’espère que nous serons nombreux à protester!
Françoise David
Faut-il pleurer, faut-il en rire ?
17 septembre 2011
Ce titre d’une vieille chanson de Jean Ferrat (je trahis mon âge) m’inspire aujourd’hui. Devant le scandale de la corruption qui gangrène la classe politique et les milieux d’affaires, surtout dans la construction, on a envie, au choix : de hurler, de dire « Je le savais », de rire cyniquement, de pleurer, de fermer télé et radio. Je propose autre chose. On sort du « chialage » habituel et on se mobilise. Écrire à son député, lui téléphoner, utiliser les médias sociaux pour s’exprimer et réclamer une enquête publique, voilà des manières efficaces de faire entendre sa voix.
Je suis plus fâchée encore quand je lis que le gouvernement Charest coupe 530 millions dans la santé et l’éducation. Il trouve de l’argent pour engraisser ses amis mais prive la population québécoise de services publics. Lamentable!
Je propose que nous exigions un temps d’arrêt, en plus de la commission d’enquête, sur les grands travaux routiers ou hydroélectriques non-urgents pour la sécurité de la population. Comment être certains, en effet, que ces travaux sont justifiés, que leurs coûts sont correctement évalués et qu’il n’y a pas d’argent (notre argent!!!) versé sous la table aux amis du régime? Un comité parlementaire devrait réexaminer les grands projets et veiller à ce que leur réalisation se fasse dans les règles de l’art. Pourquoi ne pas en profiter, d’ailleurs, pour poser deux ou trois questions sur la pertinence-même de projets comme le Plan Nord ou un échangeur Turcot qui ne fait pas assez de place au transport collectif?
Certains sur le web appellent à un rassemblement devant les bureaux de Jean Charest, rue Mc Gill à Montréal, le 24 septembre. C’est une bonne idée. Nous y serons. Pourquoi ne pas orchestrer d’autres rassemblements dans toutes les régions du Québec?
Un automne chaud québécois est-il possible? Ça s’est déjà vu. Je propose que, dignement, pacifiquement et avec détermination, nous disions haut et fort que nous n’en voulons plus de cette politique bien malade. Nous exigeons que nos politiciens-nes travaillent pour le bien commun. Pour nous tous, nous toutes. En toute intégrité.
Françoise David
J’ouvre un journal ce matin et qu’est-ce que je lis? Pour la première fois depuis cinq ans, 15% des électrices et électeurs québécois indiquent vouloir voter pour Québec solidaire. Quel bonheur!
Bien sûr, il faudra voir si cette tendance se maintient comme le disait le célèbre présentateur de nouvelles. Mais d’ores et déjà je tiens à souligner ce que je pressentais depuis un bout de temps : il y a de plus en plus de personnes qui nous trouvent intéressants, audacieux, crédibles et porteurs de tous les espoirs. Ça me donne envie de travailler plus fort, d’aller encore davantage vers les gens, d’être présente dans leurs luttes et leurs préoccupations quotidiennes. Après une courte pause d’écriture…
Notre dernier congrès
Je suis fière du congrès qui vient de se dérouler à Québec solidaire. Nous faisions face à des défis importants: adopter en un temps record un nombre impressionnant de résolutions, rendre les travaux intelligibles à l’ensemble des délégués-es y compris ceux et celles qui venaient pour la première fois à un congrès, aboutir à des propositions à la fois audacieuses et enracinées dans le terrain québécois.
Nous y sommes arrivés. Le congrès débouche sur la proposition d’une économie plurielle où le secteur public occupe une place importante de même que l’économie sociale et coopérative. Une grande avancée féministe : la reconnaissance que le travail souvent invisible des femmes, rémunéré ou non, fait partie intégrante de l’économie. Nous proposons aussi une économie décentralisée et plus démocratique où les pouvoirs sont partagés entre les travailleurs-euses, les communautés, les directions d’entreprise, et même des groupes d’usagers-ères ou de citoyens-nes. Des nationalisations? Oui, surtout dans le secteur énergétique. Mais en laissant de la place à des initiatives locales et régionales.
Plus encore : le congrès a reconnu des droits sociaux et syndicaux : interdiction de lock-out, légitimité de grèves politiques, diminution de la semaine de travail, augmentation importante du salaire minimum. Lorsque l’on accorde de l’importance au temps de vivre, de partager, d’aimer, dans un congrès politique…c’est que l’on est vraiment proches des besoins exprimés par nos concitoyens-nes.
Québec solidaire sort uni de ce congrès. Les uns-es et les autres ont dû faire des compromis. Personne n’a été marginalisé, contrairement au titre d’un journal, ce matin. Nous avons trouvé des solutions équilibrées aux désirs exprimés par les 350 délégués-es. Nous avons aplani des divergences en adoptant des propositions où une immense majorité de nos membres peuvent se retrouver à l’aise.
Bravo à toutes et tous, merci et au revoir!
Avant un congrès, je dors moins bien : comment va-t-il se dérouler? Pourrons-nous trouver les chemins qui nous rassembleront au-delà de nos divergences? Et chaque fois, je sors emballée de nos congrès et conseils nationaux, impressionnée par la sagesse collective qui s’en dégage.
Ce sera certainement le cas en fin de semaine alors que nous allons débattre d’économie, d’écologie et de travail. Gros sujets! Comment faire en sorte que l’économie soit au service des communautés et qu’elle respecte les droits des travailleuses et des travailleurs? Plus que cela : comment appliquer concrètement une vision féministe de l’économie, celle qui nous apprend que les millions d’heures passées à s’occuper des familles, du voisinage, de nos quartiers, villes et villages…doit être considérée dans l’économie comme un apport indispensable et chiffré.
Comment développer le Québec sans viser une croissance effrénée et à tout prix? Comment accomplir véritablement le nécessaire virage vert?
Qui doit être propriétaire des ressources énergétiques et naturelles au Québec? Comment les exploite-t-on et lesquelles développer?
Tout un menu, comme vous pouvez le voir! Nous attendons 400 délégués-es de toutes les régions du Québec. Les débats seront certainement très riches! J’ai hâte!
J’y reviens en début de semaine prochaine avec mon prochain blogue.
Françoise David
Payer plus pour avoir moins: le budget de Québec
17 mars 2011
Quelques dépenses trop bureaucratiques? Tout le monde sait bien que les coupes dans les ministères et les services publics se traduisent par : plus de pauvreté, moins de services gratuits de santé, davantage de privatisations, moins d’inspecteurs en environnement, moins de services pour les aînés-es, etc.
La vérité? Le gouvernement manque d’argent parce qu’il ne va pas le chercher là où il se trouve : dans les poches des contribuables aux revenus élevés et dans des grandes entreprises comme les banques et les minières.
Vous remarquerez que le PQ ne trouve rien de mieux à dire que : le gouvernement ne contrôle pas ses dépenses. J’écoute les nouvelles et je crois rêver : on souligne que les étudiants-es et les pré-retraités-es vont payer plus; ils établissent du même souffle que le gouvernement ne comprime pas suffisamment ses dépenses. Donc : le gouvernement invite les gens à faire leur part mais lui ne la fait pas.
Je crois rêver. Non seulement la population, surtout la classe moyenne et les personnes pauvres, doivent se serrer encore la ceinture mais il faudrait en plus que l’État offre moins de services? Qui croira que « comprimer les dépenses de l’État » veut simplement dire questionner ses dépenses? Il propose quoi, ce parti qui se dit social-démocrate? J’ai bien hâte de voir ce qu’il fera à la veille des prochaines élections lorsqu’il devra se prononcer clairement sur les finances de l’État, la fiscalité, les droits de scolarité, la lutte aux inégalités sociales.
Mais, au fait, la dernière fois que le PQ et sa cheffe ont parlé d’inégalités et de pauvreté remonte à quand?
Françoise David
Les forces sous-marines
28 février 2011
Un fois n’est pas coutume, j’aimerais vous faire partager sur mon blogue le témoignage très inspirant que m’a envoyé Hugo Latulippe, cinéaste et auteur québécois, depuis le Forum social mondial de Dakar. Bonne lecture à toutes et tous!
Toute la semaine dernière, entre les sessions et ateliers de la ruche babélienne du Forum Social Mondial de Dakar, j’ai plusieurs fois « googlé » l’acronyme FSM pour lire ce qui s’écrivait sur nous en direct, dans les pages des grands quotidiens du monde. En tête de liste, Google s’obstinait à me suggérer le même article de Wikipédia : « FSM : Forces sous-marines, l’une des quatre grandes composantes de la marine militaire… » J’ai commencé par ne pas noter la beauté de la chose. Mais ils avaient raisons ces gestionnaires du hasard technotronique. Le peuple du FSM est effectivement une famille de l’en dessous. Une nébuleuse qui couve le feu.
Une famille
Dans cette smala parfois improbable, il y a en fait deux sortes d’artificiers. Il y a bien sûr les mangés tout crus, largement majoritaires ; les paysans du sud, les femmes africaines, les refoulés de père en fils, les va-nu-pieds de Palestine, du Tibet ou des nations aborigènes d’Amérique, les torchés vivants du capitalisme chinois, les pollués des tous les bords de la machine industrielle, les usés jusqu’à la corde des zones franches, etc. On comprend qu’ils soient là, eux. Ils ont tout intérêt à s’unir pour contrer la blitzkrieg de l’Homme blanc et son projet de terre brulée.
Et puis il y a les gens plus joufflus, minoritaires ici ; ceux qui viennent des régions « crème chantilly » du globe. Ceux qui ont pigé les meilleurs jetons de la loterie géographique. Dans leurs royaumes nordiques, ils se sont retrouvés parmi les 5% d’habitants les plus riches de la terre, sans même lever le petit doigt.
Alors, que font-ils ici ceux-là ? On peut raisonner et dire : « c’est normal, franchement, de partager un peu sa chance ! » Oui, mais il y a autre chose, puisque peu de gens de New York, de Zurich, Londres ou Paris prennent la peine de venir ici, finalement. Qu’est-ce qui mène les joufflus ici ? Un penchant irrationnel (romantique ?) pour le perdant de la loterie, peut-être. Ou alors c’est un feu. Inextinguible, vieux comme le temps. Un instinct de combat, perpétuel. Les joufflus qui sont ici sont peut-être convaincus que l’époque doit (et peut !) être basculée.
2 mamies
Je me pose ces questions en admirant deux belles mamies brésiliennes, dans la jeune soixantaine, clairement issues des classes bourgeoises, qui animent un atelier à propos du prochain sommet de Durban en 2011. C’est l’après-midi africain, il fait chaud dans les locaux de l’université. Malgré la lourdeur des nécessaires traductions en trois langues, malgré le chaos général de cette assemblée qui a tout du bordel, les deux mamies parviennent à faire respecter les temps de paroles de chacun, à nous ordonner l’indignation, à stopper la logorrhée des Français, à calmer le chaud du sang des Italiens, à minimiser les syndicalistes Américains ou à modérer le communisme des étudiants mexicains qui ont découvert Trotski la semaine passée…
Elles président l’assemblée familiale comme des reines. Les deux mamies ont l’habitude de ce boucan. Elles ont plus d’une assemblée dans le corps. Avec une fermeté presque sensuelle, elles parviennent à discipliner l’indisciplinable. Elles sont terriblement belles. Je dirais même qu’elles sont sexy. Elles font un travail remarquable, à bout de voix, pour que nous accouchions de résolutions conséquentes avant la nuit. On dirait qu’elles en font un enjeu de vie ou de mort. Mais elles nous appellent chéri, darling, corazon.
Je repense à mon ami Stéphane Imbeault, prof de philo au cégep de Rimouski. Lui, il saurait me dire. Que font-elles ici, ces mamies joufflues Stéphane ? Elles doivent pourtant être bien à la maison, sur les hauteurs de Rio ou de Sao Paulo, emmitoufflées dans leurs exceptionnelles exceptions. Or, leur cœur penche pour l’avalé des avalés. Pourquoi ?
Je suis certain que tout le monde se fixe des objectifs en les regardant. Comme moi, tout le monde doit se demander s’ils en font assez, s’ils le font avec assez de détermination ou alors avec assez d’amour… Pour ma part, autant les récits héroïques des paysannes qui portent le Mali à bout de bras m’inspirent le combat jusqu’à la fin des temps… autant ces deux mamies brésiliennes nées dans le même confort que moi me forcent à me mettre en marche. Elles sont la poursuite des Lumières. Elles sont en quelque sorte l’incarnation des poèmes de Neruda, de Withman ou de Darwich. Elles incarnent la cohérence humaniste. La droiture nécessaire, essentielle à cette époque. Je suis un fan fini de ces mamies. Je les suivrais n’importe où.
Il faut bien le dire, en ce moment, dans les Forces, tout le monde rêve d’être Brésilien. On dirait qu’ils ont pris de l’avance sur l’humanité. Comme les Boliviens d’ailleurs. Au FSM de Dakar, on parle beaucoup brésilien et espagnol dans les rues. Comme si ces langues de charme permettaient d’inverser l’histoire. L’Amérique latine de Morales, de Lula et des deux mamies y est pour beaucoup dans ce mouvement altermondialiste. C’est elle qui a accueilli la plupart des grandes manifestations internationales du mouvement et qui a accouché des premières victoires… Peut-être qu’aux prochains Forums, nous voudrons tous parler arabe ?!
10 ans d’amour planétaire
Voilà donc plus de 10 ans que notre famille bipolaire se fréquente. 10 ans que notre union stratégique d’artificiers Nord-Sud fait sauter des murs et bâtit des ponts. Sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop, je marche dans cette foule de gens venus de 130 pays et je me demande qui peut revendiquer une aussi belle famille que la nôtre, plus complète ? Désormais composée de chefs d’États d’Amérique du sud, de paysans burkinabés, de soixante-huitards qui n’ont jamais renoncé, de jeunes suédoises écolos en jeans bio, de parias indiens et de moins que rien africains, de militants broches à foins des quatre coins, de rastaquouères de la côte ouest américaine, de réfugiés politiques, d’intellectuels à la hauteur, d’universitaires courageux et de poètes ?
C’est certain ; si Victor Hugo, Simone de Beauvoir, Gandhi, Léo Ferré, Malcom X, Rosa Park ou Hannah Arendt vivaient encore, ils seraient avec nous, ici, en train de fomenter, au sein des forces sous marines.
*
Le Forum social mondial est le Noël des altermondialistes, l’occasion de se rasséréner le ponpon-révolution. De célébrer. On y boit ensemble. On porte des toasts à des choses impossibles, comme le renversement des dictatures immuables, par exemple. Et puis soudain, comme par magie, à l’autre bout du monde, les révolutions se font simultanément. Au dernier jour du FSM de Dakar, une foule réunie pour entendre les conclusions des tables de convergeance du forum, a appris en direct le départ d’Hosni Moubarak du palais présidentiel égyptien. À côté de moi, deux vieux paysans du Maghreb sont tombés à genoux. Je les ai vu pleurer, la tête plongée dans leurs mains caleuses de travailleurs. Pleurer et finalement s’embrasser. Enfin.
Sur le moment, il nous a semblé qu’un parfum de jasmin traversait le monde entier. Il nous a semblé que toutes les révolutions à faire étaient possibles. J’ai entendu l’élue des verts au parlement européen, la franco-norvégienne Eva Joly s’écrier : « 50 ans de néolibéralisme économique, c’est très peu. La parenthèse achève ! »
Tunis-Dakar-La Paz
Parmi nous se trouvaient des centaines de jeunes tunisiens et égyptiens pour rappeler que les forces sous marines de chez eux, réunies et alimentées depuis 2004 par les forums régionaux, ont joué un rôle central dans la mise au monde de leurs révolutions. Incidemment, Evo Morales s’est aussi présenté ici comme un « élève des forums sociaux ». Lula Ignacio Da Silva dira la même chose.
Les forces sous-marines avancent. Il faut célébrer quand les choses avancent. Il faut être capable de le voir. C’est important pour le moral des peuples, le moral des majorités. Les Brésiliens ont compris cela. Ils savent se réjouir. Les forums sociaux servent aussi à goûter l’arak, les mojitos et les shooters au gingembre équitable. On se rassure, on se pince, on se touche. On existe vraiment. Et on est sacrément nombreux et puissants. Le feu est bien vivant. Il vient de loin et s’inscrit dans une histoire, une cohérence.
Cette année est celle où les forces prennent conscience de la profondeur de leur vague. Nous sommes des millions à partager cette conviction très simple ; la richesse matérielle n’est rien, les liens qui nous unissent les uns aux autres sont tout. Comme Thomas Sankara, nous aspirons à quitter ce monde en ne léguant qu’une bicyclette.
Les grandes questions qui nous unissent
L’État ne fait pas son boulot d’État. Le privé avance et son emprise n’est pas une bonne idée. Globalement, les paysans s’appauvrissent. La Terre aussi. Et nous ne voulons pas cela. L’argent des peuples est dévié par des voleurs en complets vestons dans les paradis fiscaux du grand banditisme. Nous ne voulons pas cela. On pratique une politique de chasse à l’homme honteuse sur les frontières de l’Empire. Les changements climatiques feront sortir les océans de leur lit si on ne change pas nos manières d’occuper la terre. Les grandes compagnies d’extractions se comportent comme des sauvages en Afrique et en Amérique du Sud. Nous ne voulons pas cela. La dette des pays pauvres continue de tenir des peuples entiers dans la misère. La politique d’Israël en Palestine est aussi inacceptable que l’apartheid sud africain. Etc.
Au fond, ce qui nous lie est cette intuition qu’au-delà de la crise avérée d’un modèle de société globalisé, nous vivons une crise de la civilisation. Comment faire pour changer le cap? Comment infuser la politique de nos pays nordiques pour qu’il y ait d’autres Brésil, d’autres Bolivie ? Est-ce que nos petits gestes quotidiens suffisent ? Probablement pas. Mais comme l’a écrit Edgar Morin, qui s’y connaît bien en résistance : « il ne faut jamais minimiser la portée du petit geste ».
À la prochaine fois
Sur le chemin du retour, je croise de nouveau l’Homme blanc en complets gris-MBA. Des Africains en complets gris-MBA les ont reconduits à l’aéroport. De nouveau, ils se sont vendus des porte-avions, des crédits de carbone, des barils de BPC à enfouir, des actions sur la prochaine catastrophe humanitaire. Pendant que nous fêtions, les princes internationaux ont fait des affaires avec les princes locaux. Dans leur langues-marchandises, avec leurs mots-camouflages appris à la même école du cannibalisme et du marketing. Ils se sont une fois de plus échangés ces richesses qui ne leur appartiennent pas.
Ils vont bientôt tenter de nous coloniser les cellules, de nous brader l’ADN, de ranger nos confins inestimables dans des comptes secrets en Suisse si on ne dit rien. Ils vont encore nous prêter à gage, nous engager pour trois générations, nous marcher sur les pieds et sur ceux de nos enfants si on ne dit rien. Ils vont encore profaner l’héritage des anciens et occuper l’espace politique dans nos parlements si on ne dit rien.
Il faut parler. Plus. Occuper l’espace comme des mamies brésiliennes. Je les croise justement sur le tarmac de Dakar, par hasard… Au moment de disparaître dans leur aéronef, elles rigolent encore. Les forces sous-marines montent dans ces avions qui les remènent à Rio, à Montréal, à Londres, à Genève, à Kinshasa, à Delhi. Aujourd’hui déjà, elles ont retrouvé leurs habits quotidiens, à l’ateliers, à l’usine, au parlement, dans leurs studios, leurs rues, leurs agoras.
Et l’histoire du feu se poursuivra. Les révolutions se feront, car les révolutions finissent toutes par se faire. (Et chaque fois, les forces sous-marines y seront pour quelque chose). Rendez-vous à Montréal, en 2013 ?
Hugo Latulippe
Le manifeste du déjà vu
23 février 2011
François Legault est fidèle à lui-même et aux idées qu’il a défendu comme Ministre de l’éducation sous le gouvernement Bouchard. Il nous revient avec un axe central dans sa conception des services publics : Il en faut mais encore plus performants. Pour cela, il veut bousculer sérieusement des habitudes qu’il perçoit comme corporatistes et des conventions collectives trop contraignantes à ses yeux. Ses recettes sont largement inspirées en cette matière d’expériences étatsuniennes franchement peu convaincantes. Monsieur Legault devrait commencer par convenir que nos écoles publiques manquent singulièrement de ressources humaines pour appuyer des enseignants-es surchargés. De plus, lorsqu’ un enfant sur deux, à Montréal, a besoin d’aide alimentaire à l’école, ne devrions-nous pas comprendre que les inégalités sociales et la pauvreté viennent contrecarrer singulièrement les efforts des professeurs? La question des inégalités sociales, visiblement, ne fait pas partie des préoccupations de monsieur Legault puisque son manifeste ne contient pas une seule ligne sur ce sujet.
Pour le reste, le document apporte une vision défaitiste de la situation québécoise et peu de solutions audacieuses. Il nous propose de renouer avec le goût d’avancer. L’aurions-nous perdu? À mon avis, pas du tout. Si bien des Québécois-es, ces temps-ci, s’élèvent contre des projets économiques c’est bien parce que ceux-ci sont destructeurs au plan environnemental et socialement peu intéressants. C’est le cas des mines à ciel ouvert, des lignes à haute tension d’Hydro-Québec sur des terres agricoles, du projet pétrolier Old Harry dans le golfe St-Laurent, des gaz de schiste. Un nombre grandissant de citoyennes et de citoyens réclament un autre développement, vraiment viable, résolument vert, respectueux des communautés, créateurs d’emplois durables. Les gens sont en colère et le manifestent. On voit apparaître de plus en plus de comités locaux qui se regroupent dans des cadres informels, utilisant le web comme mode de réseautage. Voilà qui est très prometteur!
Je ne partage pas le défaitisme de François Legault. Ni sa volonté de passer à autre chose en affirmant que la question de l’avenir politique du Québec n’est plus à l’ordre du jour. Un peu d’audace et de persévérance, que diable! Nous ne sommes pas à la toute veille d’un changement constitutionnel majeur mais ce n’est pas une raison pour cesser d’en débattre avec nos concitoyens-nes! À Québec solidaire, nous mettons en avant une nouvelle façon d’avancer dans la réflexion sur le Québec que nous voulons : une assemblée constituante, un moment d’intense réflexion sur le statut politique du Québec et un projet de constitution.
Et puis, comment nous assurer de protéger la langue française dans un Québec fortement minorisé au sein de la Fédération canadienne? Un Québec qui subit les assauts de la mondialisation, en particulier dans des milieux de travail qui s’anglicisent à grands pas? Le gouvernement d’un Québec indépendant et complètement maître de ses politiques linguistiques ne réussirait-il pas mieux à valoriser le français partout?
Enfin, même si François Legault n’aime pas se faire dire qu’il est à droite de l’échiquier politique, son jupon dépasse lorsqu’il propose que l’État québécois établisse un climat résolument favorable aux investissements privés. Moi qui croyais que le Québec était déjà le paradis des investisseurs! Et qu’il faut surtout exiger davantage de nos grandes entreprises, elles qui paient si peu d’impôts et de redevances dans le cas des minières. Décidément, François Legault et moi ne faisons pas la même lecture de la réalité.
Ce manifeste est-il donc inutile? Je ne le crois pas. Il amène plusieurs acteurs politiques à se situer. C’est ainsi qu’aujourd’hui, 23 février, dans un quotidien de Montréal, Pauline Marois dit retrouver dans le manifeste « les orientations que nous avons défendues déjà depuis longtemps comme gouvernement » pendant que Marc Laviolette et Pierre Dubuc du SPQ-libre, considèrent le modèle économique prôné par François Legault comme néolibéral. Intéressant! Aurions-nous là une confirmation de ce que plusieurs d’entre nous pensons depuis longtemps: le Parti québécois, quoique traversé par des courants progressistes, s’inscrit depuis nombre d’années dans la logique néolibérale d’un État minceur et d’une économie dérèglementée.
Où se trouve donc le vrai changement, celui que beaucoup de Québécois-ses appellent de tous leurs vœux? À Québec solidaire. Un parti qui ne louvoie pas, qui affirme clairement ses couleurs, qui propose un Québec vert et juste dans le cadre d’un État souverain à construire dès maintenant.
Françoise David
Travailler sans salaire, c’est formidable, non?
12 novembre 2010
Voilà ce que veut imposer aux chômeuses et chômeurs anglais le gouvernement de droite: bénévolat obligatoire sous peine de coupures dans les allocations. Et pendant ce temps, les « corporate welfare bums » continuent d’engranger les profits sans se sentir le moins du monde responsables de la crise économique et des déficits gouvernementaux. Ça m’enrage!
En plus, ce gouvernement coupe dans les allocations logement aux personnes et familles pauvres. Le sinistre ministre anglais du Travail et des Pensions dit ceci (lu dans la Presse) :
« Pendant trop longtemps, les contribuables ont logé dans des quartiers chics des familles qui bénéficient de l’aide sociale ».
Et alors? Il faut absolument que les familles pauvres vivent dans des ghettos et dans des logements insalubres? On croit rêver…
Ce qui m’inquiète, c’est que ça va donner des idées à d’autres. On est tout le temps devant les mêmes préjugés : les pauvres le sont parce qu’ils sont paresseux. Ce sont des profiteurs, des tricheurs. Un bon coup de pied au derrière va régler la question. Au Québec aussi, certains pensent cela et ne se gênent pas pour le dire et l’écrire.
En ce moment, dans mon quartier, des organismes qui travaillent très fort à soutenir des femmes immigrantes dans une démarche d’insertion au travail se retrouvent devant des coupures gouvernementales. Le budget Bachand va faire des victimes, c’est certain. Quel illogisme et surtout quelle inhumanité! Pendant ce temps, les subventions, déductions d’impôt, congés de redevances… aux entreprises québécoises privent l’État de ressources pour lutter contre la pauvreté. Des « corporate welfare bums », je vous dis!
Vous en avez assez? Pourquoi ne pas le dire, l’écrire, marcher avec celles et ceux qui se battent pour un peu de justice? Le 23 novembre, tiens, avec la Coalition contre les tarifications et les privatisations. À midi devant le 500 René-Lévesque ouest (bureaux gouvernementaux).
Françoise David
Le combat continue !
23 avril 2010
Le combat continue !
Une autre semaine marquée par les allégations de corruption gouvernementale. Le gouvernement Charest coupe encore dans la francisation des personnes immigrantes et se refuse à utiliser la clause dérogatoire dans l’affaire des écoles passerelles qui permettent à des Québécois fortunés d’envoyer leurs enfants à l’école anglaise. Dans cette morosité ambiante, une bonne nouvelle et je suis contente de la souligner ici.
La Ville de Montréal, tous partis politiques confondus, appuie un projet complètement renouvelé de réfection de l’échangeur Turcot. Ce projet est beaucoup plus écologique et évite d’exproprier des citoyennes et citoyens du sud-ouest. Il semble que les écologistes, les groupes communautaires et les citoyens-nes du sud-ouest l’appuient aussi. Mais le Ministère des transport dit non.
Eh bien, on va mettre ce Ministère à sa place. Je propose que tout Montréal se mobilise d’une seule voix autour du projet de l’Hôtel de Ville. Pour une fois que l’on se coaliserait « pour » quelque chose ! Ça nous changerait de devoir être contre !
Le gouvernement Charest n’a aucune crédibilité pour refuser un projet soutenu par toute une communauté. Qu’il commence donc par s’occuper de ses affaires : nous proposer un nouveau budget plus juste, obtempérer à la demande d’enquête sur le financement du parti libéral, défendre le fait français au Québec.
Ça vous tenterait d’appuyer le projet montréalais du nouvel échangeur Turcot ?
